Entretien avec les auteurs

« La voie des plantes : ceux qui voulaient guérir » est-il un film sur la toxicomanie ?

Nous avons suivi des personnes venues au centre pour soigner leurs addictions, mais nous rendons compte du processus de transformation à l’oeuvre, plus que de la maladie.
En montrant les sacrifices et les combats qui jalonnent leur guérison, le film aborde les questions universelles de la transformation et de la quête de soi. Comment faire face à un passé traumatique et sortir de l’histoire de vie que l’on se raconte ? Comment identifier les masques que l’on s’est construit et s’en défaire ? Comment réinvestir un corps et un esprit meurtris, reconstruire son identité. Tout un chacun peut se retrouver dans l’exercice de volonté de ces patients.

Quelle a été votre place au centre ?

Construire une relation de confiance, une certaine complicité avec les patients a pris du temps et les parties de foot du samedi après-midi ont bien aidé ! La plupart d’entre eux ont traversé des épreuves de vie très difficiles, et la majorité était disposée à en témoigner.
Nous savions que nous ne pourrions pas appréhender leurs récits sans expérimenter nous-même les plantes, et, dans une moindre mesure, les ateliers thérapeutiques. C’est donc ce que nous avons fait au travers des sessions d’ayahuasca, des diètes de plantes en forêt et des ateliers de “bio-danse”. Cela nous a permis de connaitre de l’intérieur l’action d’une médecine qui nous était totalement inconnue.

En parallèle, nous vivions hors du centre et restions à notre place de réalisateurs. Nous pensons ainsi avoir ainsi trouvé le juste équilibre entre honnêteté intellectuelle et distanciation au sujet.

Quel est l’intérêt de l’ayahuasca dans le traitement ?

L’ayahuasca est une liane psychoactive utilisée depuis des millénaires par les cultures du bassin amazonien dans un cadre rituel pour accéder au monde invisible, communiquer avec les esprits de la forêt et guérir. Sa consommation n’entraîne aucune forme de dépendance.
Alors, drogue ou médecine ? Tout dépend de l’usage pourrait-on dire.

L’expérimentation d’états modifiés de conscience par l’intermédiaire de plantes ou de techniques diverses (danses, musiques, respiration…), est une constante chez les sociétés traditionnelles ; et participe à la vitalité de leur vie spirituelle. En France, l’usage détourné de certains psychotropes naturels, hors du cadre rituel, les condamne à être considérés comme des drogues. Pourtant, l’ayahuasca est aujourd’hui étudiée sérieusement en psychiatrie et des centres de recherche pour le traitement de la toxicomanie.

A Takiwasi, la plante intervient dans un protocole de soin qui englobe la psychothérapie et bien d’autres plantes. Les patients la consomme durant des sessions rituelles hebdomadaires, guidés par des guérisseurs aguerris. L’intérêt thérapeutique est double : au niveau psychique, l’ayahuasca va stimuler le cerveau frontal, zone des pensées, des réflexions, ainsi que l’amygdale cérébrale, zone d’émergence de souvenirs à connotation émotionnelle importante. Le rituel fait émerger un matériel inconscient, psychologique et émotionnel qui sera partagé avec le psychotérapeute.

Parallèlement, les états modifiés de conscience, élargissent le spectre de perception ordinaire et donnent à voir un “monde invisible”… le sacré ? Le centre incite les patients à réinvestir leur racine spirituelle et, dans cette voie vers la guérison, il n’est pas rare que des patients se fassent baptiser au cours de leur séjour au centre.

Pouvez-vous expliquer la forme particulière que prend le film ?

L’expérience du changement, de la transformation, n’est pas linéaire. Dans un processus de soin, on passe par des étapes à effets immédiats ou à long terme. A Takiwasi, ces étapes sont très ritualisées : de l’arrivée au centre, à la prise de plante en passant par les ateliers thérapeutiques, il y a des règles et des codes pour tout.

Tout cela nous a conduit à imaginer une structure par “acte”. Comme au théâtre, les scènes présentent une unité de temps et de lieu, dans un ordre qui n’est pas forcément celui de la réalité. Le film est rythmé par les changements d’états des personnages pendant la cure, et l’expression des traits de leurs personnalités.

Les entretiens des patients avec les psychothérapeutes sont des jalons importants de leur séjour. Ces entretiens ne nous étaient pas accessibles mais nous utilisons l’interview pour en rejouer les codes, créant un intermède dans la structure du film. Dans un bureau, face à la la caméra, le patient se raconte : Comment penser son passé, les raisons de son addiction ? Comment se comprendre et se réconcilier avec soi-même ? Un sens profond émerge de cette rencontre entre le discours et l’image.