Héritiers Kallawaya

 

Au coeur des Andes boliviennes, les Kallawaya sont des médecins respectés, gardiens d’une tradition ancestrale. L’origine de cette culture se perd dans la nuit des temps ; ces “guérisseurs de l’âme” itinérants étaient déjà au service des Incas. Du froid de l’Altiplano à la chaleur des tropiques, en passant par la douceur de la Vallée, ils voyagent sur trois étages écologiques pour constituer une pharmacopée vertigineuse dépassant les 2000 plantes. Leurs soins reposent sur un système complexe de croyances qui associe l’utilisation de végétaux, animaux et minéraux aux rituels d’offrandes. Aujourd’hui l’attraction de la ville moderne bouscule leur mode de vie. C’est un pan du patrimoine mondial qui menace de disparaître.

La Paz, 3600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans cette mégalopole bolivienne trois fois plus vaste que Paris, les habitants viennent des quatres coins du pays en quête de nouvelles opportunités. Depuis quelques décennies, les Kallawaya font partis de cette vague migratoire.

Don Apolinar Ramos Quispe, 70 ans, s’est installé près du cimetière général, dans l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale. Il est venu en ville en espérant pouvoir capitaliser sur sa renommée de guérisseur. Car Apolinar n’est pas un personnage ordinaire. Il y a 35 ans, alors veuf et père de cinq enfants, il est choisi pour collaborer avec l’anthropologue allemande Ina Rösing sur une série d’ouvrages dédiés à la science Kallawaya. Pendant dix ans, il rencontre les meilleurs médecins de la région et apprend à leur côté. Aujourd’hui, l’élève est passé maître dans l’art du soin. Ses contacts lui ont ouvert les portes de la capitale, où il exerce à mi-temps. Dans un quotidien fragmenté entre son village d’origine et La Paz, Apolinar conserve fièrement ses ouvrages de référence, comme une preuve immuable de sa valeur, une garantie de rempart contre le déclassement…

En ville, c’est un homme seul, logé dans une unique pièce de 20m2. Ce local aveugle est aussi son cabinet de consultation, dans lequel il propose des soins divers. Pour cet indigent souffrant d’un handicap aux jambes, il prépare un bain de plantes épineuses, “qui chasse le mal”. Apolinar invoque la nature et les lieux sacrés comme forces de guérison. Pour les Kallawaya ce sont les éléments naturels, la montagne, les pierres, les plantes, la rivière qui soignent. Ils ne se considèrent que comme des passeurs entre ces forces naturelles et le monde matériel. Mais ici, le fleuve purificateur prend la forme d’une bassine d’eau chaude et les invocations du guérisseur ne trouvent leur écho que dans cette petite pièce. Comment exercer son art, enfermé entre quatre murs, “comme dans une prison”?

Depuis peu, Apolinar ressent l’appel des montagnes de l’Altiplano. La vie urbaine ne lui permet pas de respecter les règles rituelles et lui renvoie une image dégradée de lui-même. Un matin, sa propriétaire évangéliste lui demandera d’arrêter “ses pratiques de sorcier”. C’est le déclic. Le vieil homme comprend qu’il est désormais temps de rentrer dans son village natal de Lunlaya.

Au coeur de la province Kallawaya de Bautista Saavedra, Lunlaya s’étend le long d’une petite rivière, au point de rencontre entre la Vallée et l’Altiplano. La maison du vieux guérisseur est construite sur la place du village, en face de celle d’Aurelio Ortiz, son beau fils, lui aussi Kallawaya.

A la différence de son parent, Aurelio est resté au village. Issue d’une lignée de Kallawaya, il a hérité des connaissances de son grand-père. Chaque année, Aurelio accueille des patients venus du monde entier. Valéria a fait sept heures de route depuis la Paz pour retrouver la famille Ortiz. Après avoir essayé plusieurs thérapies, cette jeune créatrice de mode a décidé de s’en remettre au médecin Kallawaya pour soigner sa dépression.

Selon les Kallawaya, deux âmes habitent le corps, une petite et une grande. La petite âme peut quitter le corps de son hôte lors d’un accident ou d’un traumatisme. Après un rituel de purification dans la rivière, Aurélio va effectuer une cérémonie de “table blanche” pour rappeler la petite âme de Valéria et la reconnecter à son corps physique. La feuille de coca est la clef de communication avec les forces de la nature. En formulant ses souhaits, Valéria dispose douze feuilles de coca sur des coquillages soigneusement disposés. L’offrande sera ensuite présentée au feu, pour nourrir la Pacha Mama.

Eddy, lui, vient pour la troisième fois. Ce jeune Capverdien restera plusieurs semaines chez les Ortiz qu’il considère comme sa seconde famille. Dans sa quête spirituelle, il a pris le mode de vie des Kallawaya en exemple. Chaque jour, il participe aux récoltes de patates ou de maïs, partagent les repas de la “mama Justina”, les infusions de plantes et la coca sacrée. Pour Aurelio et les siens, le quotidien renvoie aux quatres principes de la médecines Kallawaya “la purification, la connexion, l’alimentation et le renforcement”. La santé est considérée comme un équilibre subtil entre l’individu, son milieu social et l’environnement naturel.

Il n’existe pas d’école pour apprendre l’ensemble de ces principes de vie. La connaissance se transmet d’une génération à l’autre par la pratique, ou disparaît. Depuis cinq ans que l’électricité est arrivée dans la vallée, le son des flûtes traditionnelles s’est éteint. Les jeunes ont davantage en main leur téléphone portable et beaucoup partent en ville. C’est pourquoi, Aurelio tient à transmettre ce qu’il sait à son dernier fils de 14 ans, Juan. Qu’il choisisse ensuite de s’installer à La Paz ou de rester en province, Juan Ortiz portera toujours en lui son identité Kallawaya.

Aurélio et Apolinar ont l’habitude de discuter de ces bouleversements en cours, en mâchant la coca. Sur la place du village, il n’est pas rare qu’ils se retrouvent de longue heures pour échanger leurs idées. Refusant la résignation, chacun tente de réagir à sa façon : Aurélio enregistre son journal de bord avec l’ambition de publier le premier livre sur sa culture écrit par un Kallawaya.  Apolinar, de retour au village, rêve de faire revivre “La voie des Kallawaya” son vieux projet de radio éducative. De la ville à la campagne, ces gardiens Kallawaya cherchent une réponse aux défis de la modernité qui menacent leur culture.

 

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