Iquitos, entre remèdes traditionnels et business du tourisme chamanique

La ville d’Iquitos, au Pérou, propose une variété inédite de plantes médicinales. Parmi elles, l’ayahuasca, légendaire liane psychédélique. Sur place, sa consommation par les touristes s’éloigne des pratiques traditionnelles.

Iquitos, la capitale du département de Loreto, constitue une véritable « île » urbaine au milieu de la jungle, accessible uniquement en bateau ou avion.

La ville s’est d’abord construite au milieu du 17ème siècle sur les premières missions jésuites qui comptaient rassembler et évangéliser en masse les communautés indiennes de la région. La ville a ensuite connu un boom démographique et économique marqué par l’exploitation du caoutchouc (et des Indiens) dès la fin du 19ème siècle. Une diaspora internationale continue d’arriver à Iquitos tout au long du 20ème siècle pour capter les nombreuses ressources de la région : bois précieux, or, pétrole.

Aujourd’hui les quelques 400 000 habitants d’Iquitos, citadins ou indiens, représentent une diversité et un syncrétisme culturel impressionnant. Ici, les plantes ont une place prépondérante dans la vie quotidienne. La ville abrite notamment le marché de Belen, où l’on peut trouver une variété phénoménale de plantes médicinales issues des savoirs traditionnelles de la région. Mais certains voyageurs se rendent à Iquitos pour une raison bien précise : l’ayahuasca.

L’ayahuasca, qui signifie « liane des morts » en Quechua, est originaire de la partie occidentale du  bassin Amazonien et y serait consommée depuis plus de 4000 ans. Seule, la plante est utilisé en purge qui nettoie le corps et l’esprit. Pour obtenir les effets psychotropes, la préparation du breuvage est complexe. A l’ayahuasca, on ajoute la plante chacruna qui agit en tant qu’inhibiteur et permet au diméthyltryptamine (DMT) présent dans l’ayahuasca de pénétrer le système nerveux central. La découverte de la complémentarité des deux plantes et leur association, hautement improbable statistiquement, donne lieu à de nombreux débats. D’après les chamans, les visions apportées par les plantes elles-mêmes auraient permis à leur ancêtre cette découverte (voir à ce titre la conférence de l’anthropologue Jérémy Narby).  Le breuvage est traditionnellement utilisé lors de rites guidés par un chaman. Il sert alors de catalyseur pour accéder au monde invisible et communiquer avec les esprits. L’usage est alors soit médicinale (identifier, prévenir et soigner les différentes maladies) ou intellectuel (apprendre des visions vécues).

Dans les années 60, à l’époque de la “Beat Generation” aux Etats-Unis, l’ayahuasca commence à susciter l’intérêt de la contre culture occidentale. Des livres comme  la correspondance “Yage Letters” de William Burroughs à Allen Ginsberg feront connaître la plante au grand public. La plante est séparée de son contexte de consommation et les pratiques rituels considérés comme un folklore local.  Aujourd’hui, l’attrait pour l’ayahuasca s’est élargi.

Quelques plateformes et organisations étudient sérieusement cette plante :

  • Le projet de recherche Ayahuasca Treatment Outcome Project (ATOP) étudie scientifiquement les effets de l’ayahuasca sur la toxicomanie.
  • Le centre International Center for Ethnobotanical Education Research and Service (ICEERS) organise tous les deux ans des conférences internationales sur l’ayahusca. 
  • L’organisation américaine Multidisciplinary Association for Psychedelics Studies (MAPS) s’intéresse aux applications possibles de l’ayahuasca en psychiatrie.
  • Citons aussi la jeune plateforme http://chacruna.net/ lancée par l’anthropologue Béatrice Labate et le réalisateur Ricardo d’Aguiar (auteur du documentaire House of Healing  qui a inspiré notre deuxième épisode) qui rassemble des travaux scientifiques sur les plantes psychoactives.

Mais la grande majorité des informations vulgarisées au grand public traite en superficie la question. Les expériences induites par cette plante dépassent nos concepts, codes et références occidentales classiques et sont souvent laissées à la libre interprétation de chacun.  De nombreux documentaires ont abordé à leur manière cette plante et on trouve sur youtube un bon nombre de vidéos de type « my ayahuasca experience », où tout un chacun partage son expérience transcendantale.

Or l’absence de mise en garde pose problème. Si vous cherchez « Ayahuasca + Iquitos » sur google, vous trouverez pléthore d’offres facilement accessibles. Les consommations d’ayahuasca par des occidentaux s’effectuent dans un contexte nouveau, bien différent des pratiques rituelles traditionnelles. Contrairement à la vision communautaire des peuples d’Amazonie, les occidentaux consomment la plante dans une démarche individuelle. De la quête de soi à une hypertrophie de l’égo en passant par le fantasme du trip facile, les motivations sont diverses mais toujours personnelles. Etre guidé par un chaman dans le cadre d’un rituel permet de rétablir les codes symboliques et d’encadrer les effets de la plante. Mal accompagné, les risques de dissociations ou de pertes d’identité sont réels. Des chamans mal intentionnés peuvent également profiter de la situation pour tout sorte d’abus. Dans le centre « Esperitu del Anaconda » où Jan Konen a tourné son film « D’autres Mondes », des abus sexuels et même un mort ont été reportés (comme on peut le voir dans le documentaire « The last shaman » de Raz Degan, disponible sur Netflix). La plante n’est pas fautive, ce sont les pratiques irresponsables qui doivent être condamnées.

A Iquitos, la demande est si forte qu’elle crée localement une nouvelle économie. Se présenter comme « curandero » ou chaman représente désormais une source de revenus conséquents. Cette réalité participe à la revalorisation des pratiques traditionnels mais transforme également la « profession ». La mercantilisation du chamanisme entraine sa dénaturation : il s’agit désormais de toucher une clientèle internationale plus lucrative en se positionnant comme le chaman le plus « authentique ».

L’attraction occidentale pour l’ayahuasca, qui prend parfois la forme d’une fascination, en dit long sur notre quête du spirituelle. Elle amène son lot de problématiques : un touriste peut-il aborder l’expérience chamanique de manière à en tirer un réel bénéfice? sur le long terme, ces pratiques peuvent-elles cohabiter avec la culture traditionnelle?

 

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