Sur la trace d’Aquilino

La force des ikaros

La semaine dernière nous vous avons partagé une mini série en 5 vidéos retraçant une rencontre avec le guérisseur Don Aquilino qui vit le long de la rivière Huallaga, près de Chazuta, dans la région de San Martin. Il a le même nom que son père, Aquilino, l’un des maîtres qui a transmis à Jacques Mabit et à Takiwasi, des ikaros, les chants de guérison.

La force des ikaros fut l’une des découvertes les plus marquantes de notre voyage sur la voie des Plantes. A Takiwasi, ils sont utilisés pendant les purges de plantes ou les sessions d’Ayahuasca. Ces chants semblent constituer un métalangage énergétique qui pénètre les corps et guide les effets des plantes.

Les ikaros sont inspirés aux curanderos lors des diètes de plantes en forêt et peuvent être ensuite transmis de maître à élève. Avant de quitter le centre, nous avons interrogé Jacques sur son apprentissage auprès du maître Aquilino.

"L’intérêt actuel des occidentaux pour la médecine amazonienne est très centré sur l'ayahuasca, parce qu’il y a un effet visionnaire et les occidentaux sont fascinés par tout ce qui est visuel. On vit dans des écrans. En réalité les médecines traditionnelles ont beaucoup d’autres dimensions. D’ailleurs avec Aquilino, je n’ai jamais pris d'ayahuasca, il n’était pas ayahuasquero. Cela se passait à travers l’enseignement des chants et ce qu’on appelle des sopladas, la fumée de tabac. J’ai appris énormément de choses comme ça.

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Comment avoir un chant dans un corps ? C’est compliqué à comprendre pour un occidental donc il faut penser à une structure énergétique et notre corps ce n’est pas simplement composé des os et des muscles, c’est un corps énergétique. Donc le chant va être incorporé, emboîté, inscrit dans le corps énergétique de la personne. Comme faisait Aquilino : il va charger le chant dans la tabac et c’est le tabac qui sert de pont énergétique entre le corps du guérisseur et le corps de son élève. Donc il va habiliter cette personne à utiliser ce chant de manière puissante.

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Aquilino avait plusieurs chants mais il y a des chants qui sont plus importants que d’autres. Il m’a enseigné en particulier ce chant qu’il appelle un chant de guérison qui évoque l’énergie de certaines plantes, l’énergie de certains animaux, de certains astres. Le guérisseur peut extraire de son corps énergétique l'énergie de la plante... il peut l’extraire et le transposer dans une autre personne. Les chants servent à cela."

Pour continuer notre petite enquête, nous avons consulté Martin Huaman, responsable informatique et archiviste à Takiwasi. Martin nous a montré une vidéo, tournée par le réalisateur Québécois Philippe Falardeau en 1992 et retraçant l’apprentissage de Jacques auprès du maestro. Nous avons alors décidé de retrouver le fils Don Aquilino, aujourd’hui lui aussi guérisseur, pour lui montrer cette archive.

Le transfert culturel

Cette histoire de transmission illustre les nouvelles dynamiques du transfert culturel. Historiquement, dès les premières rencontres entre l’Occident et le Nouveau Monde, les savoirs des peuples d’Amérique du Sud ne sont considérés qu’à travers le filtre des intérêts propres au Vieux Monde. L’appropriation des connaissances et l’exploitation des ressources sont alors concomitant à la disparition de tout un pan de connaissances et de manières d’être au monde.

Au 16ème siècle Gonzalo Fernández de Oviedo (1478–1557), ethnologue et naturaliste espagnol affirmait déjà : “Il doit y avoir d’innombrables autres herbes, plantes et arbres appropriés à nos passions et nos blessures; mais comme les vieux Indiens sont déjà morts, avec eux a disparu la connaissance de ces propriétés et de ces secrets de la nature.

En février dernier, nous rencontrions à l’occasion d’un séminaire Samir Boumediene, chargé de recherche au CNRS, qui utilise cette citation dans son livre "La colonisation du savoir, Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750)", une oeuvre qui a grandement inspiré notre série documentaire. Dans sa présentation, il affirmait : "La connaissance des plantes qui reste n’est pas celle qui se stocke, mais celle qui se vit.

Aujourd’hui, le nouvel intérêt de l’Occident pour les médecines traditionnelles et sa dimension spirituelle entraîne une revalorisation de certaines pratiques au sein des communautés mêmes qui avaient apprises, progressivement contraintes, à les rejeter. Comment penser et construire désormais des passerelles fondées sur le respect et la réciprocité ? Tel est l’enjeu aujourd’hui.

Ces images (qui ne feront pas partie du film) retracent notre rencontre avec Don Aquilino, un moment à part dans notre séjour au Pérou.

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